La Mère Carré

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La Mère Carré

mardi 1er avril 2003, par Josiane Laurençon-Kuprys

En montant au Bérion qui mène à la montagne, sur la droite du chemin, face aux carrières, il y avait la maison de la « Mère Carré ».

C’était une vielle femme grande et forte aux yeux bleus, délavés par le chagrin et à la chevelure encore blonde retenue en arrière, qu’elle devait à ses origines germaniques. Elle avait une poitrine imposante de vraie nourrice, des joues rouge vermeilles et deux bras puissants, tout plein de lentilles de rousseur. Elle était toujours habillée de la même façon, avec une blouse à fleurs ou à pois et son éternel chapeau de paille aux larges bords pour la protéger du soleil.

Le Père Carré, petit coquin, l’avait ramenée de son Allemagne natale, après la grande guerre et il avait fini par l’épouser.

La pauvre avait eu bien du mal à se faire admette par le village (pensez donc…). Mais les années passant, avec le secours de sa grande gentillesse, on avait fini par l’adopter malgré le fort accent qui lui restait.

Nous les enfants, nous l’adorions. Qu’il pleuve, qu’il vente, elle partait tous les jours à la montagne pour y faire paître son troupeau de chèvres.

C’est toute ma vie ! Disait-elle.
Jusqu’à ma mort je monterai.

Et c’est ce qu’elle a fait, la pauvre vieille.

C’était le temps béni où Maman nous envoyait seuls à travers les prés, sans crainte de quelque fou qui aurait pu nous attaquer.

La mère Carré savait que nous ne manquions jamais d’aller lui rendre visite.

Cela nous faisait un but pour la promenade et c’était rassurant d’entendre son cri, rallier ses bêtes ainsi que le jappement de ses chiens pour ramener une biquette blanche, comme celle de Monsieur Seguin.

On voyait de loin sa plantureuse silhouette appuyée sur son bâton de noisetier ou bien assise dans les hautes herbes, son cabas à côté d’elle, dans lequel il y avait toujours quelques friandises. Elle lisait ou tricotait avec ses lunettes rondes. Lorsqu’elle nous voyait arriver, son visage s’illuminait et elle nous lançait :

Ah ! chétais sûre de vous voir gamins. Y’a longtemps que che vous entends appeler et rire et chais vu partir mon Bayard à votre rencontre.

Venez ici vous rafraîchir, fous êtes tout mouillés de chaud. Asseyez-vous et mangez.

Elle sortait quelques noisettes ou de belles pommes ramassées le long du chemin.

Nous aimions entendre son accent qui nous faisait rire et son appel qui raisonnait dans le vallon :

Bi, bi, bi, bi, bi, bi, bi…

Nous courrions après les chevrettes tout en prenant bien garde au vieux bouc noir qui nous regardait fixement de ses deux yeux jaunes. Ses grandes cornes recourbées, baissant subitement la tête, il faisait mine de nous foncer dessus.

Après la mort de son mari, elle vivait seulement du produit de ses chèvres et Maman nous envoyait souvent lui acheter quelques bons fromages.

Lorsque j’ai grandi, je suis retournée encore m’asseoir auprès d’elle dans son champ. Elle était toujours contente de me voir et de connaître mes enfants qu’elle trouvait superbes.

Nous redescendions à sa maison, avec tout le troupeau (qui s’amenuisait chaque année), quand le clocher sonnait six coups.

Pauvre vieille, elle est morte aussi seule qu’elle avait vécu et de surcroît complètement aveugle. Le père Botton fit une bonne affaire en rachetant la maison. Les deux ou trois chèvres restantes partirent à Albigny et ainsi finit l’histoire de Madame Carré. Avec elle partit le dernier troupeau de chèvres de Curis.

Mais quand je retourne là haut, il me semble revoir sa silhouette à chaque détour du chemin et raisonner en écho dans mes oreilles, le bi, bi, bi… de ralliement, ainsi que le jappement joyeux de ses deux compagnons fidèles.

 

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